J'n'ai plus le goût, mal au ventre, entrailles brûlées.
Je suis amorphe, la langue pâteuse, la mine piteuse, l'haleine pitoyable, le regard perdu.
Et je jette un regard par-dessus mon épaule, et je gis par terre, je me vois courir et tourner la nuque, jusqu'au craquement sec de non-retour, et pourtant, la tête continue de tourner, et je m'éloigne, vertigineuse, vers d'autres précipices.
Il y a moi, et moi.
Il y a celle, surtout du matin, qui s'intéresse réellement au monde, qui à envie de faire grandir le monde, celle qui n'a que des jambes pour seul bien, qui court en avant et regarde en arrière, légèrement en retard d'elle-même -légèrement attardée-, et celle qui crie sourdement, toute seule dans le noir surtout dans le soir dans la solitude dans le noir, celle face au mur qui l'effraie, le mur dont elle palpe le macabre, celle qui douloureusement serre son ventre, celle qui veut s'endormir plus vite -dont l'esprit avance plus vite que le corps.
C'est une sorte de schizophrénie dégénérescente, plus je cours, et plus je tombe, et pourtant, je voudrais retourner sur nos champs, sur ces lieux, cette place étroite, retourner au milieu des plantes rester perchée au milieu des épines de roses. Je me souviens y être grimpée, il y a des années de ça, quand mon carré court était châtain foncé... Au milieu des roses. Sans peur, sans notion d'espace. Au milieu des épines. Pour cueillir une rose, et la donner. À qui ?
Le visage ne me revient pas.
Je voudrais y retourner, de Paris à Berlin.
Il ne me reste juste que le goût des roses, et la douleur, le goût des os des filles qui tombent en sang et brisent leurs jambes, et la couleur, le goût du sang, pliée en deux, pliée en quatre, ma poule en papier de verre m'écorche les doigts et me sentiventre.
Les entrailles ont un goût particulier, parce que c'est la qu'on garde nos souvenirs, parce que c'est de la que vient la douleur colorée, et que le passé fait toujours mal.
Les souvenirs sont au creux de nous, là où le dégoût se crée et tout remonte jusqu'à en vomir, là où le rhum se glisse, s'écoule et s'évapore, s'enivre, et à l'instant où l'on se laisse bercer, c'est la que les papillons font leur nid quand on garçon nous regarde de ses si beaux yeux, que l'âme vibre, que l'amour naît.
On pourra toujours tout réécrire, moduler la mémoire, crever la langue et effacer les mots, le ventre des filles est une preuve irréfutable du passé [Orwell a oublié ça]. A l'instant modique où les filles sentent leur ventre se déchirer et tomber en lambeaux, chaque mois, c'est un rappel. Des choses passées.